Danube en velo

Amicale des Anciens de l’OMM, Bulletin 17, Novembre 2012.

En vélo le long du Danube, de Passau à Vienne

Naginder Sehmi

Un camarade de classe croyait que j’étais mort depuis des années, jusqu’à ce qu’il tombe sur mon site web. Un autre m’a envoyé ce courriel: “Es-tu toujours vivant? Si ta mémoire est intacte, je pourrai te dire qui je suis. Il y a des gens qui vivent dans ce monde, on peut leur parler, leur écrire, les rencontrer, se fâcher avec eux et même les combattre. ‘Courir sur les chemins’ c’est bien, mais ça ne suffit pas. En tout cas, certains d’entre nous sont encore vivants [je crois]; tu pourrais communiquer avec nous; pas besoin de licence ni d’autorisation gouvernementale pour cela. Si tu es toujours capable de lire et d’écrire, donne-nous de tes nouvelles.”
J’ai lu ce courriel dans le Gasthof d’une petite ville autrichienne au bord du Danube, juste après la frontière allemande. Ne pas avoir son ordinateur avec soi est le grand inconvénient des voyages.
Deux jours plus tôt, Karin et moi avions parcouru la Bavière en vélo et visité le célèbre château de conte de fées de Neuschwanstein. Ce n’est pas le plus beau, mais il attire des milliers de touristes par jour, venant surtout d’Asie. Avec les autres visiteurs, nous sommes allés jusqu’au Marienbrücke, pas loin de là, un pont en acier surplombant les gorges du Pollat, d’où on a la plus belle vue du château.

Il faisait très chaud en juillet. Rouler en vélo était moins éprouvant que de courir la moitié d’un marathon. Après avoir fourré nos deux vélos à l’intérieur de ma petite Honda Jazz, Karin nous pilota jusqu’à Neuschwanstein. Elle adore compliquer les choses. Elle nous avait choisi une excellente chambre d’hôte à quelques kilomètres en dehors du village de Schwangau. Le soir, nous avions pris nos vélos jusqu’au village et réservé des billets pour la visite en groupe du château, le lendemain matin à la première heure. Le soleil n’était pas encore couché. Ma compagne, grande photographe amateur, décida que nous devrions aller contourner l’Alpensee, situé à l’Ouest. A mi- chemin, nous avons eu une vue spectaculaire des deux châteaux, le deuxième étant le Hohenschwangau, doré par le coucher de soleil et se reflétant dans les eaux du lac (voir photo).

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Châteaux de Hohenschwangau et de Neuschwanstein.

Je ne parlerai pas des deux châteaux et de leur excentrique bâtisseur, Ludwig, puisque tout est si bien décrit sur l’Internet. Pour ce qui est de mon aventure, la piste cyclable s’arrêtait au point de vue. Karin m’a fait pousser ou porter mon vélo sur près de 3 km, par-dessus les racines d’arbres et les rochers : bonne préparation pour les jours à venir.

Le lendemain matin, notre charmante hôtesse, Paula, qui savait que nous allions rouler un bon nombre de kilomètres autour du grand lac, le Forggensee, avait lu dans nos pensées en nous donnant deux sacs en plastique pour nos sandwichs de midi. Même pas besoin de faucher les restes du petit-déjeuner. En louant le nom de Paula, nous avons rempli nos sacs-bananes de boîtes-repas pour les dix prochains jours… même si, dans certains endroits, des panneaux indiquaient clairement que toute nourriture devait être consommée à l’intérieur. Karin a insisté : pourquoi prendre un bus ou une charrette à cheval quand on a des vélos? Monter les quelques 200 mètres jusqu’au château mit à l’épreuve mes jambes autant que mes poumons.

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Itinéraire de 8 jours pour cyclistes, de Passau à Vienne.

 

Nous avons laissé la voiture à Passau (en Allemagne), situé aux confluents de trois rivières: le Danube, l’Inn et l’Ilz. En transport public nous avons exploré la vieille ville et dîné dans un restaurant populaire surplombant l’Inn. Le lendemain avant 9 heures, nous avons posé nos deux sacs devant la porte de l’hôtel, pour que l’opérateur du tour les embarque jusqu’au prochain arrêt, mais nous n’avons jamais pu trouver l’agent responsable. Nous avons enfourché nos vélos pour suivre le Danube sur la rive gauche, destination Vienne, à 350 km de là (voir la carte). Après avoir croisé de nombreux joggeurs dans les parcs et les forêts, nous sommes arrivés au chemin de halage qu’empruntaient autrefois des attelages de deux chevaux qui tiraient les chalands pour leur faire remonter le courant.

Je me suis vite rendu compte que sur les terrains plats, il faudrait pédaler vigoureusement, pas le temps de se reposer. La plupart du temps, nous avons roulé sous l’ombre des arbres plantés le long du fleuve, par des températures de plus de 34 degrés. Les beaux paysages et la distraction que nous offraient ces longs chalands glissant à nos côtés, me faisaient oublier de penser à la fatigue, même si mes cuisses étaient de plomb. En arrivant à l’étape du soir, la bière fraîche, servie par de jolies serveuses habillées en costume traditionnel autrichien, nous a complètement grisés.

Le fameux coude de Schlogen, vu du haut de la colline (voir photo) est un spectacle à ne pas manquer: il faut normalement 30 minutes pour monter, mais nous nous sommes perdus et avons mis une heure et demie, pour arriver complètement épuisés. Je n’ai pas pu expédier le texte ci-devant par courriel, parce qu’une bourrasque avait mis hors service la ligne WiFi du Gasthof, suivie d’un orage qui coupa toute réception TV: nous avons failli rater la finale de football mais, par chance, la tempête s’est calmée juste avant le début du match.
Le lendemain matin, un lundi, nous avons rencontré des cyclistes moins nombreux, mais plus courageux, par contre, qui cherchaient l’exploit en faisant le trajet depuis la source jusqu’à l’embouchure. Notre piste était praticable, bien qu’obstruée d’arbres couchés et autres débris, mais nous ne pouvions pas échapper au violent vent debout engendré par la tempête. Nous avons donc décidé de faire diversion en allant chercher une bénédiction au Maria Taferl, un équivalent autrichien de Lourdes. La montée de trois kilomètres et demi vers la Cathédrale était si raide que nos vélos ont simplement refusé, têtus comme des mules; nous avons dû les pousser sur deux tiers du chemin. La bénédiction ne se mérite que par la souffrance. Par contre, la descente en huit minutes fut un pur plaisir.

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Méandre de Schlogen

Nous avons décidé de passer sur l’autre rive (côté Sud) pour aller à Melk, où nous avons visité cet époustouflant monastère, jadis formidablement riche. Puis nous avons profité d’un merveilleux parcours entre les célèbres vignobles autrichiens, jusqu’à Krems. Nous n’étions pas particulièrement enthousiastes, le lendemain, pour affronter la dernière étape, la plus longue aussi, d’environ 90 km, d’abord sur la rive gauche (au Nord) puis la rive droite (au Sud), traversant le plus souvent des villages pittoresques, jusqu’à ce que nous soyons arrivés aux confins de la ville de Vienne (voir photo).

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Entrée dans Vienne

Il nous restait cependant encore une quinzaine de kilomètres à rouler. A notre plus grande joie, la piste cyclable passait par le parc de l’île du Danube, où nous nous sommes arrêtés à plusieurs reprises, pour récupérer avant le sprint final. Nous avons fini par arriver à l’hôtel à 17h10, trop fatigués pour envoyer encore des courriels.

Pendant les trois jours passés à Vienne, le moment le plus rempli de joie et d’émotion a été de retrouver la famille d’Axel Kiesel, aujourd’hui médecin à la retraite, qui était venu camper en Suisse, en 1962, dans le camping où j’étais moniteur. (trad. Ilse Bourgain) [Photos de Karin Nyffenegger]

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