La seule aide valable à l’Afrique est la création d’emplois

Le Temps, Genève, la Suisse, mercredi 21 septembre 2005

La seule aide valable à l’Afrique est la création d’emplois

Naginder Sehmi

Ancien expert de l’Organisation météorologique mondiale en ressources en eau, responsable de projets en Afrique et en Asie, dénonce le mécanisme de l’aide à l’Afrique.

sehmi_picLT«L’aide au développement peut-elle éradiquer la pauvreté?»; «Faut-il encore aider l’Afrique noire?»; «Un impôt alibi». Ces quelques exemples de titres depuis la dernière réunion du G8 en juillet montrent la préoccupation du Temps vis-à-vis de la pauvreté en Afrique. Tous ces articles analysent le problème en reprenant et en articulant les déclarations charitables des dirigeants politiques menés par Tony Blair et Jacques Chirac. En même temps, des experts mondialement reconnus ont conclu de manière irréfutable que l’aide ne fonctionne plus et qu’elle n’est pas efficace pour éradiquer la pauvreté.

La seule solution au problème du développement et de la pauvreté en Afrique est celle proposée par le ministre des Finances de Grande-Bretagne, Gordon Brown, pour son propre pays: améliorer les conditions pour augmenter «l’employabilité». Mais personne ne suggère, ou seulement du bout des lèvres, que le seul moyen de sauver l’Afrique est d’offrir de l’aide pour créer des emplois. Ce qui est valable pour la croissance des pays occidentaux est encore plus désirable et nécessaire pour l’Afrique!

Pourquoi cette solution n’est-elle pas devenue le slogan des médias et des bénévoles? Parce que ceci demande de l’investissement en Afrique et aussi l’ouverture des marchés. Cette démarche va à l’encontre de la politique «d’employabilité» qui demande des investissements dans les pays développés. Lorsque le président Clinton, au cours de la réunion du G7 à Denver en 1997, avait affirmé que l’investissement est la meilleure forme d’aide et le moyen le plus efficace pour remédier à la pauvreté en Afrique, Jacques Chirac, soutenu par Tony Blair, n’avait pas eu honte de le contredire, arguant que l’Afrique n’est pas prête et que l’aide doit continuer de façon traditionnelle. Cela sous-entend que l’Afrique doit continuer à être exploitée par l’aide, accroissant ainsi la dépendance des pays.

Même Clinton semble avoir changé son message. Il ne parle plus d’investissement mais de consacrer «entre 0,5 et 1% de leur produit intérieur brut aux pays pauvres» (Le Temps, 10 août). L’aide ciblée sur des besoins spécifiques tels que les services, l’infrastructure, l’éducation et la santé sert à mieux exploiter les pays pauvres par les pays riches. L’économie étant ainsi composée de peuples sans emploi et affamés, comment peut-on imaginer que les peuples africains puissent soutenir les infrastructures imposées? Ainsi l’aide est devenue un instrument pour augmenter la dépendance menant vers l’esclavage sans avoir la responsabilité de nourrir.

Les chiffres indiquent que l’aide au développement sert plutôt à créer de l’emploi dans les pays développés et que la plupart des fonds reviennent aux pays donateurs. Les propositions d’aide blairiennes ne diffèrent guère de celles du demi-siècle précédent. En clamant à voix haute son message dans plusieurs conférences, Blair a réussi à s’imposer comme le plus grand bienfaiteur de l’Afrique sans dépenser un sou en Afrique. Il est difficile de réfuter les propos des connaisseurs qui affirment que la réunion africaine de Londres a réussi à séduire des membres africains du Comité olympique qui ont choisi Londres pour les Jeux olympique de 2012, une affaire de milliards de francs engendrant des emplois pour des millions de Britanniques.

Ce qui est valable pour la croissance ici
est encore plus nécessaire pour l’Afrique.

En jouant sur les sentiments de charité chrétienne, les dirigeants politiques occidentaux ont dupé les médias et le monde. Mais il faut savoir que la plupart des fonds des pays pauvres sont investis dans les pays riches; qu’il est impensable que les pays riches qui sont traditionnellement désignés pour acquérir les richesses du monde puissent investir dans les pays sans faire de profits souvent abusifs; que le capital humain sous forme d’Africains éduqués et bien formés est absorbé par les économies riches, ce qui représente une perte colossale pour l’Afrique; et que presque tous les fonds créés pour aider l’Afrique, y compris l’impôt sur les billets d’avion, fournissent des emplois uniquement aux Occidentaux.

Ce comportement des pays riches est compréhensible. Malheureusement, l’investissement dépend du secteur privé qui fonctionne sur le principe du profit maximum, sécurisé par le gouvernement, et du risque minimum. L’Afrique n’a pas les attributs pour attirer ne serait-ce que les petits investisseurs. Si la charité chrétienne est correctement appliquée, il est immoral et honteux de donner aux pauvres une canne à pêche lorsque les eaux sont déjà vidées des poissons par les navires des riches.

Le seul slogan valable et la seule action charitable pour secourir l’Afrique est donc «aider à créer des emplois». Une famille qui a l’opportunité de percevoir un revenu régulier aura la possibilité de nourrir ses membres, soutenir le développement engendré par l’aide externe, prendre l’initiative pour installer des écoles, installer des systèmes d’approvisionnement en eau potable – même rudimentaires mais durables. Et la petite épargne ainsi créée va amener ces familles à un investissement local dans des petites entreprises, qui constituent la véritable route du développement.

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