Si vous ne vous en servez pas, vous risquez d’en perdre l’usage

Amicale des Anciens de l’OMM, Bulletin 5, Novembre 2006

Si vous ne vous en servez pas, vous risquez d’en perdre l’usage

Par Naginder Sehmi

J’avais 67 ans en 2004 et j’étais au mieux de ma forme après avoir couru mes premiers demi marathons d’autant plus que j’espérais participer à beaucoup d’autres. Le total de mes remboursements par l’assurance maladie s’élevait à Zéro pour 2003 ! Mais catastrophe !

Si vous avez plus de 65 ans, suivez mon conseil : ne jouez pas au football avec de jeunes enfants. Ils adorent être gardiens de but et VOUS tirez les penalties. Pendant un quart d’heure, ça va. Cela vous procure un bien-être exaltant et une sensation de jeunesse. Mais j’ai accepté ce jeu pendant deux heures et le lendemain matin mes deux genoux étaient gonflés comme des ballons. Mon genou gauche a cédé deux fois pendant la même semaine et à chaque fois la douleur était si insoutenable que je m’effondrais.

Je m’en voulais ! Etait ce la fin de mes courses ? Allais-je perdre contact avec tous ces copains de jogging que je rencontrais toutes les semaines dans des compétitions ? Plus de signes de tête ni de poignées de mains sur la ligne de départ ? Pour me consoler, j’allais les encourager à vélo pour les compétitions suivantes. Après avoir examiné longuement mes radios, un praticien spécialisé dans la médecine sportive, spécialiste des genoux, m’a dit qu’il n’y avait rien à faire pour traiter le cartilage recouvrant ma rotule, ni les ligaments croisés endommagés et enflammés qui la maintenaient. En plus, un début d’arthrose s’installait. Il m’a réconforté en me disant que certaines personnes avec ce même handicap continuaient de courir mais évitaient les descentes et se contentaient de surfaces régulières. En d’autres termes, fini le cross country ou les courses sur la neige tassée, sport que j’avais pratiqué en mars avec des conséquences douloureuses. “Mais” a-t-il ajouté ” il faut bouger!”

“Si vous ne vous en servez pas, vous risquez d’en perdre l’usage”. Le contexte de cette expression est plus souvent sexuel, mais en fait il est valable pour tout le corps et pour l’esprit. Lorsqu’on a pris sa retraite, il faut consacrer son temps à développer une simple entité physico mentale (spirituelle). J’avais acquis ce principe lors d’un séminaire très instructif consacré à la santé et la retraite organisée par l’AFICS quelques années auparavant. On nous avait recommandé de ne pas accepter ce qu’on pense généralement et qui revient à expliquer que la perte de mémoire avec l’âge est liée à la perte de neurones. Les neurones morts ne seront remplacés que s’ils sont sollicités. Après la retraite, l’utilisation du cerveau est souvent diminuée d’une façon abrupte (et involontaire) à un degré tel que les neurones existants suffisent amplement à couvrir les besoins réduits. D’où le manque de mémoire. De la même façon, une activité physique diminuée demande moins de nourriture, ce qui conduit à un rétrécissement de l’estomac, du système digestif et du métabolisme en général.

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Comme beaucoup d’autres, j’adore vanter mes propres mérites de façon à être entendu. Bien, vous souvenez vous du Marathon de Genève en 2005 ? Quelle bonne opportunité de montrer qui j’étais à mes connaissances, plutôt que de rester anonyme comme dans les courses à Lausanne ou d’autres lieux éloignés. Cette perspective a rapidement pris le dessus sur mon hésitation initiale et je me suis inscrit. Ce Dimanche matin 8 Mai, il faisait beau et frais et 8150 coureurs ont franchi la ligne “électronique” de départ situé devant les Nations Unies. Une foule enthousiaste nous encourageait tout au long de la route qui conduit à Cornavin, traverse le Rhône et l’Arve vers Carouge, pour revenir par la Route des Jeunes et le long du Lac à l’OMC, à travers les parcs et franchir enfin la ligne d’arrivée sur le Quai Wilson.

Quand je parlais de mes exploits à mon entourage, ils imaginaient que j’avais une collection de médailles d’or, d’argent et de bronze. Quand je leur disais que je me classais en 580ème position cela provoquait un sourire cynique. Alors cette fois, j’ai décidé d’annoncer le résultat différemment : dans le semi marathon de Genève, j’étais le premier de 96 coureurs (970 étaient arrivés avant moi). Avec un temps de deux heures six minutes et quarante neuf secondes (presque six minutes de plus que lors d’occasions précédentes), ma vitesse moyenne était de 6 minutes par kilomètre. Je n’ai pas eu de crampe, mais mes genoux gémissaient dans le slalom pendant la traversée du Jardin Anglais et de la Perle du Lac. Vous ne pouvez imaginer ma joie d’être classé 14ème parmi les 21 “Catégorie plus de 65 ans” qui ont terminé la course.

Une fois la ligne d’arrivée franchie, ma première réaction fut : “Plus jamais“. Mais l’optimisme revint au galop. En effet, lorsque je me suis penché sur les résultats en consultant Internet, j’ai noté que le “médaillé d’or” dans notre groupe était né six ans avant moi, en 1931. Il avait terminé la course 25 minutes avant moi (5 Km) et était sans doute sous sa douche lorsque j’ai franchi la ligne d’arrivée. Un autre, né en 1929 était 9ème ! Quatre autres qui avaient terminé avant moi avaient quatre ou cinq ans de plus que moi. Ceci a stimulé mon adrénaline : il me restait encore des années pour m’améliorer. Pourquoi pas ?

Mes genoux semblent mieux se porter après les semi-marathons de Lausanne (2005), Genève (2006), ma onzième course de l’Escalade et quatre Tours du Canton en cross country en mai/juin. Heureusement, ils ne seraient plus jamais une excuse de performance décevante.

J’ai couru ma première course de l’Escalade en 1995 à l’âge de 58 ans: mon temps était de 42 minutes 24 secondes pour les 7.25 kilomètres parcourus (10.26 km/heure). En 2003; j’ai réduit mon temps à 36 minutes 45 secondes. A ce rythme, j’aurais pu égaler le record absolu en 2011 si seulement je n’avais pas frappé ce ballon de football en 2004.

En fait, pour la plupart des participants la course de l’Escalade n’est pas une compétition. Chacun court contre lui même; il n’y a plus d’arbitrage, ni de chronométrage. Dans une atmosphère frisant le gel, nos coeurs se réchauffent sous les encouragements de la foule de chaque côté de la route. En 2003, en plus de ma famille qui tendait les bras pour me toucher, j’ai entendu des voix, le plus souvent d’amis suisses, criant “Allez Sehmi!, Allez Sehmi!”. Mon ami Allen m’attendait au virage de la Cathédrale, m’informant sur mon temps et m’encourageant. Pourquoi ne courrait-il pas ? Il s’était pourtant entraîné avec nous chaque jeudi.

A la fin de la course, ma fille et son ami, qui venaient juste de terminer leur première course de l’Escalade, se sont précipités pour me prendre dans leurs bras et me dire que j’avais battu mon propre record de plus d’une minute. A cette nouvelle, la torture que je m’étais imposée pour grimper et dévaler par trois fois les étroites rues pavées de la Vieille Ville de Genève a disparu comme par enchantement et a été remplacée par une pure joie, maintes fois renouvelée lorsque j’ai été rejoint par une douzaine d’autres camarades de course afin de comparer nos résultats tout en nous rendant aux stands pour remettre nos badges électroniques en échange d’un souvenir, une bouteille d’une boisson remontante et d’un petit pain qui semblait tombé du ciel !

Il est dit qu’il ne faut jamais se fier aux statistiques, mais elles peuvent néanmoins être porteuses d’intérêt. Depuis 1995, en plus de mes entraînements, j’ai participé à 102 courses chronométrées allant de quatre à 21 kilomètres, un total de 940km en 5329 minutes, soit une vitesse moyenne de 5.67min/km ou 10.58km/h. Le gagnant de la course ayant normalement un tiers de mon âge et courant deux fois plus vite.

Ce sport coûte au plus une bonne paire de chaussures (une paire peut coûter plus de 250 francs suisses), particulièrement pour des personnes de notre âge. Vous pouvez le pratiquer partout, en toute saison, dans la neige, sous l’orage, les éclairs ou la pluie – sans débourser un centime pour une quelconque prévision météorologique ! (Trad. M.C. Charrière)

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